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75ème anniversaire de Caritas en Belgique

75ème anniversaire de Caritas en Belgique

Grimbergen, le 8 février 2007
Dr Jean-Pierre Schenkelaars,
Président de Caritas Catholica en Belgique francophone et germanophone

Monsieur le Cardinal, Messeigneurs les évêques,
Madame la Présidente de Caritas Europa,
Mesdames, Messieurs,
Chers Amis,

Mes Collègues, le Professeur Willy Geysen et Monsieur Pierre Géhot, ont eu l’occasion de vous exposer à la fois l’évolution historique, l’organisation et le travail actuels de la famille Caritas en Belgique et à l’étranger. Il me revient de vous livrer ici une réflexion prospective sur les ancrages, la mission et les défis qui nous attendent.

Introduction


Dans l’Eucharistie, il nous est demandé de faire mémoire : « Faites ceci en mémoire de moi ». Mais pour le chrétien, faire mémoire ce n’est pas d’abord regarder en arrière, c’est avant tout anticiper le futur. Voici le paradoxe : nous faisons mémoire d’un futur, le Royaume, le Règne de Dieu, qui nous est déjà donné (dans le Christ Jésus) et qui est encore à construire (par ses disciples).

Je structurerai la réflexion en quatre points, un point d’ancrage et trois défis, que j’ai chaque fois intitulé d’un paradigme latin : « Caritas urget nos », « Deus Caritas est », « Caritas abundet in scientia » et « Caritas meretur augeri ».

1. Caritas urget nos (2 Co 5, 14) : un changement de perspective


« L’amour-charité nous presse… », ou comme le diraient nos jeunes : « ça urge » ! C’est la parabole du Bon Samaritain, il y a urgence. Mais qu’on ne s’y trompe pas, pour nous, la source de cette urgence n’est pas tant la détresse de l’autre mais l’amour de l’autre. Comme l’amant du Cantique des cantiques, est impatient de l’être aimé, ou comme un père ou une mère de famille veulent le meilleur pour leurs enfants, nous sommes appelés à donner le meilleur de nous-même à ces autres qui croisent notre chemin. Cette perspective change tout. Notre mission n’est donc pas d’abord de répondre à des situations mais de rencontrer des personnes. C’est parce que nous les aimons que nous pourrons coopérer à leur libération. Pour faire un jeu de mots, nous sommes invités à transformer l’homme ou la femme pressés que nous sommes et les structures pressées que nous animons, en hommes et femmes empressés, en structures empressées à faire le bien. Et pour ce faire nous avons comme seule arme l’amour. Jacques Brel le chantait déjà : « Quand on a que l’amour… »

2. Deus Caritas est (1 Jn 4,8 – 4,16) : la nécessité de la formation


« Dieu est amour ». Dans sa récente encyclique ( au § 31 a), le Pape Benoît XVI nous rappelle que l’amour du prochain en réponse à l’amour de Dieu, n’est pas naïf et qu’il mérite d’être formé. Il appelle cela le « Herzensbildung ». Bei der Herzensbildung geht es um Persönlichkeitsentwicklung, und zwar im Hinblick auf mitmenschliche Qualitäten. Herzensbildung heißt Einfühlungsvermögen, sich selber gut zu kennen, andere zu respektieren, mitleiden zu können. Ein soziales Wesen zu werden. Sie ist die Ergänzung zur reinen Wissensvermittlung (Ch. Liebertz). Der Bergriff Herzensbildung macht deutlich, dass die Wissensmenge nicht das einzig Gütekriterium für einen gebildeten Menschen ist. Er braucht ebenso Schlüsselqualifikationen aus dem Reich des Herzens, der Emotionalität und der Menschenkenntnis (D. Goleman). Pour le Pape, comme le rappelle d’ailleurs l’anthropologie biblique quand elle place la pensée non pas dans le cerveau mais dans le cœur, il s’agit d’une formation à l’intelligence du cœur qui n’est pas que accumulation de savoir et de compétences mais aussi capacité d’empathie, d’écoute, d’humilité et de solidarité. Ici Caritas rime avec humilitas et solidaritas.

Il s’agit pour nos fédérations Caritas d’un nouveau défi : Transmettre le bagage des valeurs chrétiennes et humaines dans des organisations et des institutions de plus en plus sécularisées où la bonne volonté fait pourtant rarement défaut. Là où le compagnonnage avec de nombreux religieux ou religieuses assurait cette transmission aux autres collaborateurs, il nous faut aujourd’hui réfléchir à de nouveaux modes de transmission, par exemple en partenariat avec le monde de l’enseignement et des universités. Peut-être aussi en cultivant pour nos Caritas le sentiment d’appartenance comme le font d’autres mouvements d’inspiration chrétienne.

3. Caritas abundet in scientia ( Ph. 1, 9): la science, une chance, un défi


« Que votre amour vous fasse progresser de plus en plus dans la connaissance vraie et la parfaite clairvoyance ». Le second défi concerne l’évolution de la société et du monde des sciences.

En 75 ans d’existence, les fédérations Caritas, acteurs de premier plan dans les institutions sociales et de santé, ont pu mesurer combien les progrès de la science ont étés une chance pour l’humanité. Elles sont cependant confrontées au quotidien tant par l’évolution des techniques médicales que par les changements de mentalités dans la société. La diversité des approches et le pluralisme des opinions ne se posent pas chez nous en termes théoriques, mais recouvrent des réalités humaines interpellantes, parfois dramatiques. Les questions existentielles concernent sûrement le début et la fin de vie mais tout autant l’accessibilité tout au long de sa vie, pour tout être humain, aux services indispensables au maintien de sa dignité personnelle et familiale.

A l’avenir, ensemble, responsables, acteurs de terrain et bénéficiaires seront appelés à avoir dans le débat de société, une parole forte et réfléchie sur tous ces sujets. Dans cet esprit, les différentes publications des fédérations hospitalières, sociales, et humanitaires de Caritas ainsi que les prises de position et les actions courageuses de défense des plus faibles sont à encourager et à développer par exemple par des positions communes de toute la famille Caritas dans les grands débats.

4. Caritas meretur augeri (saint Augustin, lettre à Boniface, 5) :  la subsidiarité et la collégialité


« Oui, la charité peut croître sans cesse ». Et pour nos organisations, dont c’est la mission, je vois deux pistes pour accroître, en la matière, leur efficience : la subsidiarité et la collégialité. Un récent congrès tenu par Caritas Europa à Mayence, a rappelé l’antique principe ecclésial de subsidiarité : donner à chaque niveau de l’Eglise, de l’organisation ou de la société toute l’autonomie nécessaire pour prendre les décisions qui le concerne. En cela elle s’oppose à la centralisation. Mais le congrès rappelait que ce principe a deux corollaires : le premier est que chaque niveau doit recevoir du niveau supérieur les moyens nécessaires à son autonomie de décision, et deuxièmement, que le niveau supérieur doit créer le cadre nécessaire au fonctionnement harmonieux de l’autonomie de chacun. La subsidiarité n‘est donc pas à sens unique, elle fonctionne sur base de la reconnaissance et du respect réciproque. C’est dans cet esprit que Caritas est aujourd’hui pionnier en matière de concertation avec différentes instances de l’Union Européenne et a défendu dans le projet de traité constitutionnel le droit pour les associations de la société civile organisée d’être reconnues par l’Union y compris comme associations d’Eglise.

A l’opposé, les coupoles de Caritas ont pris conscience de la fragilité, malgré leur dynamisme, de beaucoup d’associations et groupement locaux. Elles réfléchissent aujourd’hui aux meilleurs moyens d’assurer leur défense dans le cadre du nouveau contexte juridique, fiscal, administratif et comptable des ASBL.

La collégialité : dans son évolution, Caritas est passée d’une structure pyramidale à un fonctionnement en réseau. Parfois fruit de divisions ou de dissensions, ce nouveau mode de fonctionnement a permis plus de coresponsabilité et de diversité interne. Il est aujourd’hui vécu comme une chance, à condition de chercher en permanence un équilibre entre les forces centrifuges et centripètes. Cette condition est la collégialité.

Très concrètement cela a donné une nouvelle vie à la plateforme de concertation et de réflexion qu’est devenue Caritas Belgica. Cela permet aussi à Caritas de participer à la concertation des mouvements d’inspiration chrétienne que sont les mutuelles, le monde syndical et patronal, les associations de jeunesse, l’enseignement. Dans un monde pluriel, cette approche permet à Caritas d’entrer en dialogue sans arrogance ( Caritas rime aussi avec humilitas) ni complexe avec les pouvoirs publics et les autres structures de la société civile.

Ce sont ces deux principes de subsidiarité et de collégialité qui inspirent les rapports de nos organisations avec l’Eglise et la Conférence épiscopale en particulier dans le domaine de la diaconie. Ils pourraient aussi inspirer nos décideurs politiques dans leurs réflexions sur l’organisation de la vie en commun en Belgique et en Europe.

Conclusion


Il me reste à conclure toujours en latin par ce vers trouvé sur un cadran solaire: « fugit hora, Caritas manet »: traduit librement par « le temps passe Caritas demeure », longue vie à Caritas.